Interview : “Comment la crise COVID-19 impacte psychologiquement le milieu professionnel”

Maurice LIEGEOIS, Psychologue clinicien répond à nos questions sur l’impact psychologique de la crise  COVID-19 et de la détresse et souffrance qu’elle peut engendrer.

Bonjour Maurice LIEGEOIS, vous êtes psychologue clinicien depuis plus de quarante ans, vous formez les infirmières en santé au travail avec C3S, sur l’accompagnement des salariés en souffrance depuis une vingtaine d’année.
Quel regard portez-vous sur l’impact psychologique de la situation pandémique actuelle dans le milieu professionnel ?

Maurice Liegeois :
Se poser des questions sans aucune certitude sur les réponses est “très mauvais“ pour la santé mentale. L’incertitude est anxiogène et donc insupportable. Et depuis le mois de mars 2020, beaucoup de salariés éprouvent souvent un sentiment de mal-être désagréable, des peurs, des états de paniques, des phobies de la maladie, des phobies des microbes, des virus, mais aussi des T.O.C,. (troubles obsessionnels compulsifs), mais encore des angoisses de mort, qui insidieusement peuvent venir perturber leurs structures mentales, avec des risques de passage à l’acte, des crises de panique, des états de burn-out (épuisement professionnel), le tout sur un fond “dépressif”.

Il faut dire ici, que les médias nous ont bien “gâté” et bien “gavé“ d’une information journalière anxiogène et mortifère, en égrainant les morts au fil des jours, cette litanie a réveillé au plus profond de nous-même, le simple fait, que nous sommes des êtres mortels, alors que bien souvent nous faisons tout pour ne pas y penser et y croire.

Beaucoup de salariés ont été “déstabilisés psychologiquement“ dans leurs habitudes et rituels du quotidien, ils ont subi une pression psychologique, et ont été bousculés, blessés dans leurs certitudes, avec un horizon très sombre, et obligés de faire face à la dure réalité d’idée “insupportable“, que nous sommes en danger de mort face à ce virus qui peut dérégler les très subtils mécanismes internes des cellules qu’il vient de “coloniser” en déconstruisant le génome.

Comment entretenir sa motivation à venir travailler, et peut-on vivre tranquillement avec la peur au ventre et l’obsession quotidienne de se faire contaminer ?

Maurice Liegeois :
Cet “ennemi“ invisible, intouchable, presque indestructible heurte notre sentiment de toute puissance, et d’invincibilité, tout en chatouillant notre égo.
Alors quoi faire ?, se battre contre cet ennemi ?, apprendre à vivre à ses côtés en le maintenant à distance ?, ou bien baisse-t-on les bras en refusant le combat ?, préférant s’étourdir ou déraper dans des conduites addictives, ou dans le désordre social, pour oublier cette menace bien réelle ?, ou bien se mettre la tête dans le sable comme l’autruche ? ou bien se résigner en s’installant prématurément dans une inhibition de l’action, une sidération, une torpeur, sur une pente “glissante” en attendant que la “grande faucheuse de la mort“ passe ?

Ou bien, en cultivant tous les jours l’espoir et le désir de rester présent au monde, en maintenant une vision POSITIVE, mais aussi en contactant nos ressources archaïques internes, en identifiant, en fortifiant notre résilience et notre mental, afin de faire de nouveaux projets de vie, pour continuer à vivre et à exister. En tant qu’être humain, nous avons quand même notre libre arbitre, ayons l’audace de donner  du sens à notre destin.

C’est à nous de le décider, tout en acceptant de se faire aider, d’être accompagné, d’être encouragé, d’être épaulé, par divers professionnels du bien-être, de l’entretien du corps, des soins personnalisés, de l’écoute, de pouvoir déposer sa souffrance psychique, déposer ses tensions psychologiques internes, tout en “cicatrisant“ ses plaies psychiques, afin de cultiver le désir d’agir, le désir de faire, le désir de prendre soin de soi, le désir de se protéger tout en retrouvant en soi l’espoir de toujours “faire un pas de plus“ pour aller de l’avant, ne pas faire du “sur place“, “ … qui n’avance pas recule … dit-on“ !

Le vieux sage oriental LAO TSEU, disait, “… Un chemin de mille pas commence toujours par un pas…” 

Quels conseils donneriez-vous aux professionnels de santé au travail, qui sont en première ligne face à l’écoute et à l’accompagnement des salariés en mal-être, en détresse ou en souffrance psychique ?

Maurice Liegeois :
Quelles sont les causes de la souffrance psychique ?
Les causes de la souffrance sont multiples, nous pouvons citer en premier lieu toutes les frustrations que nous pouvons éprouver au quotidien, les contrariétées, les événements négatifs, ou tout ce qui ne vas pas en général, comme nous le voudrions. Ces dizaines de frustrations vont engendrer une tension psychologique interne de plus en plu insupportable. Il semble important de prendre de la distance avec ce qui était avant l’événement, afin d’apprendre à faire avec ce qui est ici et maintenant, quelque soit cette réalité agréable ou désagréable. Donc comment oser sortir de nos illusions confortables, pour accepter cette nouvelle réalité ? L’expression “ travail de deuil“ ne concerne pas que des situations de décès, mais aussi tous les événements agréables ou désagréables qui ne se reproduirons plus, toutes pertes, toutes séparations, tous changements. Toute la vie nous assumons des pertes, des deuils symboliques ou deuils blancs, pour devenir un Adulte autonome et responsable. 

Qu’est-ce “naître au monde“ ?
Dès la sortie du ventre de notre Mère, vont surgir à notre conscience de nombreuses interrogations, les êtres humains vont avancer sur leur chemin, tout en explorant les lieux, et en construisant des moyens et des outils pour se protéger et jouir au présent de cette existence. Alors dehors, se posent de suite des grandes questions : Comment oser prendre et assumer les risques de vivre sa vie, d’avancer, d’agir, de construire, de se protéger, de donner du sens à sa vie ? Tout en s’insérant dans un collectif socialisant ? En sachant qu’à la fin, il est de bon aloi de ranger ses affaires pour partir sans bagages ni destination, (cela peut-être angoissant !)

Ouf,… Finalement, tout va bien, je suis content. Ma vie a du sens, j’ai appris à investir le présent ici et maintenant, qui est la seule réalité, le passé n’existe plus, et le futur n’existe pas encore.

LAROCHE FOUCAUD disait : “Il y a deux choses que l’humain ne peut regarder en face, le soleil qui brule sa rétine et l’idée de sa propre finitude…”

Être attentif et critique sur ma posture quand “JE“ écoute l’aidé pour qu’il devienne enfin ce qu’il est au fond de lui-même, et non pas ce que je voudrais qu’il soit
– Garder sa distance relationnelle pour être professionnel, sans arrogance et non défensif.
– Dans la relation d’accompagnement entre l’aidant et l’aidé, nous sommes “co-acteur” et “co-responsable” du prendre soin de la qualité de cette relation.
– Faire avec sensibilité sans tomber dans la sensiblerie, ni dans la flatterie.
– Accompagner la personne à sa propre vitesse, dans son itinéraire narratif et émotionnel.
– Respecter les choix de la personne aidée, pas d’ingérence dans la vie d’autrui.
– Où finit l’accompagnement, l’aide, l’écoute, où commence l’emprise sur autrui ?
– Identifier les situations transférentielles “positives ou négatives” de l’aidé sur notre personne afin de limiter au maximum le contre transfert.
– Identifier et gérer les phénomènes de séduction, d’influence et de manipulation.
– Connaître ses limites pour écouter en se protégeant et se préserver dans la durée.
– Savoir prendre la position basse, la position de l’humilité, la position de la sagesse.

Qu’est-ce que l’écoute empathique d’un salarié en mal-être ?
Il nous faut, avant d’aller plus loin dans la réflexion, poser que écouter n’est pas le synonyme d’entendre. Écouter, c’est offrir un accompagnement, sans tirer, sans pousser, être à côté, chacun sur son chemin, mais savoir aussi se porter l’un vers l’autre sur un troisième chemin virtuel. Pour prendre une image, nous pouvons dire que l’écoute empathique c’est comme si l’on portait les lunettes de l’aidé, pour voir et sentir le monde tel que lui, l’aidé regarde, voit et ressent le monde. Le cerveau de chaque humain fabrique sa propre “vision et sa propre perception” de la réalité du monde. D’où la difficulté de se comprendre et de partager la même grille de lecture. Écouter c’est aussi tendre l’oreille vers la bouche qui parle en émettant des sons, avec une certaine musicalité, alors qu’entendre c’est décoder les idées véhiculées par les phrases du message, au sens de donner du sens et comprendre le message, donc écouter le signifiant – le support phrases-mots – afin d’entendre le signifié les idées et les concepts -au-delà des mots et des phrases-, le domaine de l’abstrait.

Une illustration simple : le verre, représente le contenant, donc le signifiant et le vin dans le verre, représente le contenu, donc le signifié, ce que nos papilles vont percevoir en flaveurs et sensations aromatiques subjectives. Dans l’écoute empathique, l’aidant met entre parenthèses son pouvoir d’intervention, d’influence ou de critique, et perçoit lui-même l’aidé, comme étant capable de se construire lui-même.

Quels sont les facteurs d’une bonne communication ?
S’impliquer personnellement, dire « JE » (parler en son nom personnel), et éviter le « ON » Posséder une bonne pratique des différents types de reformulation et outils spécifiques. C’est aussi savoir gérer les silences, le silence peut-être reposant et générateur de bien-être, mais un silence trop long sera anxiogène et inconfortable pour l’aidé.

Un vieux proverbe AFGHAN dit :”… Etre dans le silence, ne veut pas dire l’absence de pensées…”

Et pour vous personnellement, quels sont les changements professionnels entre l’avant et l’après confinement ?

Maurice Liegeois :
Ma réponse sera relativement courte et très pragmatique. Du haut de mes 74 printemps, je suis une personne vulnérable et à risques, ayant aussi des co-morbidités, et mon passage en réanimation serait sans retour.

Sur le plan professionnel de mon cabinet, j’assure mes entretiens psychologiques en téléconsultations téléphoniques ou par vidéo, SKYPE, GOOGLE MEET et autres …. Et suis un psychologue écoutant pour la plateforme TEMPO, d’accompagnement de salariés en souffrance, proposé aux entreprises par la Société C3S

Comment bénéficier encore aujourd’hui de votre expertise ?

Maurice Liegeois :
En tant que formateur et consultant pour la société C3S, depuis plus de 15 ans, j’adapte quelques unes de mes formations sur l’entretien de soutien psychologique, en E.learning, sous forme de séquences vidéo et d’extraits d’entretiens sonores construits avec des comédiens, c’est à dire de préparer des produits pédagogiques en mode DISTANCIEL.

J’ai aussi une autre possibilité de proposer des cycles de conférences en PRESENTIEL ou DISTANCIEL, très ciblées d’une heure environ en utilisant un support vidéo, suivies d’un forum questions/réponses, avec évaluation en ligne une semaine après la conférence.

Maurice LIEGEOIS

Maurice Liegeois, Psychologue Clinicien et Psychothérapeute

  • Docteur en psychologie
  • Consultant en santé au travail
  • Formateur pour C3S depuis plus de 15 ans

 

 

 

 

 

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